Sonny Rave: “Je veux marquer une nouvelle ère dans ma carrière”
Pansement sur la joue à la Nelly, durag et pantalons en cuir. Sonny Rave cultive une imagerie référencée outre-atlantique pour créer un personnage autant qu’un artiste. Depuis trois ans, le chanteur, qui a fait du R&B et particulièrement de la trap soul son terrain de jeu, drop les EPs à un rythme effréné. “On a réussi à créer de la qualité en quantité”, clame Sonny Rave lors d’un entretien au téléphone pour Shimmya. De premières pierres pour définir s’installer dans une scène capricieuse et imperméable. “C’est qui ces fous qui font du R&B?”, rigole l’artiste désormais basé à Paris sur son feat avec Green Montana. Une manière comique de se distinguer de ceux qui “n’ont pas les codes“, raconte-t-il. Aussi proche du rap français que du R&B outre-manche et canadien, l’artiste parsème ses billes et ses histoires d’amour au fil des morceaux. Après une première partie de carrière entamée en anglais, Sonny Rave porte désormais haut l’étendard de sa version du R&B à la française.
“SILK & SHADOWS” est ton troisième EP sorti en moins de 20 mois. Avais-tu anticipé de partir sur un rythme aussi intense après “Emotional Roller Coaster”?
Je ne pense pas. Le run qui se passe là, je ne l’avais pas prévu. Seulement, la vitesse à laquelle on travaille avec mes gars et le fait qu’on se voit tout le temps fait qu’on a trouvé la meilleure manière de travailler. Avec ce process, on a réussi à créer de la qualité en quantité. On a emmagasiné plein de sons sur une longue période. C’était une période de ma vie où j’étais bien inspiré par mes expériences personnelles, sachant que c’est la source principale de mes écrits.
Sur ce dernier EP, tu composes seul trois prods, et tu es également crédité sur d’autres morceaux. L’impression est donc que tu prends une place de plus en plus grande sur la réalisation de tes disques. Qu’est-ce que ça change pour toi ?
En matière de créativité, c’est un plus de fou. Je fais des prods depuis assez jeune, donc j’ai toujours été familier avec ça. Déjà dans la partie créative, le fait de bosser avec mes compos: Sectra, TaeminTekken, Kosei. J’ai un regard plus pro et averti quand il s’agit d’avoir l’oreille, savoir si une prod me plaît, ce que j’imagine avec. Toute cette réflexion, je l’ai eue au début. Sur mes premiers morceaux, je n’aparraissait pas dans les crédits prod parce que j’étais dans une posture où je me disais ok je fais des prods mais eux c’est leur métier. Je n’étais pas impressionné, mais j’étais admiratif de leur travail. J’avais un peu le sentiment de me dire que je n’étais pas assez bon en prod. Alors que j’ai commencé à faire des prods avant de me faire connaitre par mes morceaux. Les gens dont c’est le métier, t’apprends avec eux. Une fois que tu as appris, tu peux vraiment mettre la main à la patte. J’ai commencé donc à être de plus en plus participatif au niveau de la création de la prod, ce qui fait que je deviens naturellement réal du projet.
Est-ce qu’il y a un truc qui te parle le plus quand tu prod ?
En ce moment, ça va être plus dans les drums. Mon père m’a appris à faire de la batterie quand j’étais plus jeune donc j’ai toujours été attiré par la rythmique. En ce qui concerne les synthés et claviers, j’ai fait un peu de solfège et école de musique, mais j’ai pratiquement tout perdu. Heureusement j’ai la chance d’avoir une oreille encore précise et j’arrive à situer les notes pour faire les sonorités que je veux.
Sur cet EP j’entends des boites à rythmes, des claviers qui m’ont fait penser à des prods que pouvaient faire un Timbaland par exemple
Timbaland, c’est un producteur que j’écoutais beaucoup à l’époque de Justin Timberlake, Pharrell, c’était vraiment le gratin. Ce que tu dis est clairement là où j’ai envie de me diriger. Le fait de travailler avec des producteurs rap c’est bien mais en fait y a des codes que tu ne peux pas inventer. Le R&B, si tu l’as, tu l’as. C’est pour ça que sur Besoin, j’ai mis volontairement mon frère. Il a grandi dans ces années-là, le truc il l’incarne, c’est dans son ADN. Alors que s’approprier un style, si tu n’as pas les codes c’est plus compliqué.
Sur le morceau Maya Jama avec Green Montana, t’as justement une phase “C’est qui ces fous qui font du R&B”. Y a une histoire derrière ?
En vrai cette phase je l’ai lâchée sur le moment parce que sur ce morceau je suis grave en egotrip. Je me suis dit pourquoi pas dire ça, sans viser personne. C’est aussi pour dire: ne fait pas du R&B qui veut. Dans le sens où si tu n’as pas les codes, si c’est un truc que tu veux faire juste comme ça, ça va s’entendre.
Le morceau Wassup avec le Britannique Nippa a particulièrement retenu mon attention. Comment la collaboration s’est faite ?
Il me semble que la connexion s’est faite grâce à deux personnes de nos entourages respectifs. Ils se sont croisés à un événement. Nippa, je l’’écoute donc c’est naturel pour moi de l’avoir sur mon projet. J’ai eu le luxe qu’il kiffe aussi ce que je fais et que ça se fasse simplement. Tous les gens qui sont sur le projet, ce sont des gens que j’écoute. C’est le principal. Une collaboration que tu fais juste pour le faire, tu l’entends direct. Le feat on l’a même pas enregistré dans le même studio mais le fait de se parler tous les jours et comprendre ce que l’autre aime fait que c’est comme si on l’avait fait côte à côte.
En 2020, un de tes proches m’avait envoyé des EPs que tu avais sorti à l’époque (ils ne sont plus disponibles depuis). Dedans, tu chantais en anglais. En suivant ton évolution depuis, je m’étais interrogé sur le fait d’avoir finalement choisi le français.
L’anglais c’était cool mais au-delà du fait que j’étais dans une énorme matrice (rires), c’est un peu plus dur. Faire du R&B en anglais, en France, ce n’est pas facile. J’ai fait ça pendant deux à trois ans et je n’ai pas vu d’évolution. Après c’est sûr que je n’avais pas non plus l’entourage que j’ai maintenant et la maturité qui va avec. Pourquoi pas rééssayer plus tard, sur une collaboration avec un artiste anglophone. Mais, je ne te mens pas, la transition a été difficile.
Qu’est-ce qui a été le plus compliqué pour toi ?
Les premiers sons que j’ai fait en français, c’était incompréhensible. Je trouve ça dur d’assumer la langue française quand tu fais du R&B. Dans tes paroles, tu explores des sujets parfois un peu tabous. Quand tu parles d’amour ou de sexe, c’est délicat. Je pense qu’il y a encore un travail à faire au niveau de l’éducation des oreilles. C’est une chose qui a gêné pendant longtemps. Je pense qu’il faudrait juste le bon artiste, qui ait l’étoffe pour pouvoir le faire.
Au moment d’entamer cette transition tu as dû beaucoup te poser de questions.
Ouais à fond. C’était à une période de ma vie où beaucoup de choses changeaient. On avait le covid en plus. J’avais déménagé à Lyon. Il y avait plein de gamberges. Naturellement, j’ai eu moins de mal à changer vers le français en raison de tous ces changements. Je me suis dit que ça allait dans cette continuité.
Est-ce que tu as conservé des réflexes avec l’anglais comme pour la création de tes toplines ?
Quand je fais mes yaourts, je préfère toujours le faire en anglais. C’est ça qui a un peu constitué ma sauce. J’arrive à retranscrire mes toplines anglophones en français.
Pour accompagner la sortie de cet EP, tu as sorti le clip de STACEY DASH. Peux-tu me parler de la conception visuelle ?
Je l’ai fait avec Aymane Alhamid, ça fait longtemps qu’on travaille ensemble, on avait déjà fait Hypnotize. J’ai une devise, quand je travaille avec un créatif, je me dis que si tu ne le laisses pas faire ce que lui a envie de faire, que tu ne lui donnes pas carte blanche et que tu le restreins autant prendre une boite de prod. Il a beaucoup d’diées. Pour ce titre, il voulait créer un tableau avec deux protagonistes, Stacy Dash et une personne qui me personnifie. Au milieu, deux femmes qui se battent pour prétendre accéder à la place de la “main”.
Là où d’autres vont faire référence à des joueurs de foot ou personnages de séries, tu rends hommage à des animatrices et actrices britanniques ou américaines. Comment t’as eu ces idées ?
Ah tu connais, c’est en scrollant (rires). En vrai, c’est une ode à ces personnes. Surtout, je me dis autant mettre mes références plutôt que celles que tout le monde connaît, c’est plus authentique.
Par rapport à ce lien avec la pop culture, la pochette de cet EP s’y inscrit pleinement, notamment avec l’ajout de ce pansement à la Nelly.
Exactement. C’était l’idée. Je veux marquer une nouvelle ère aussi dans ma carrière. Le fait de s’approprier le pansement c’est une autre manière de s’approprier les codes du R&B, pareil pour le durag.
Pour finir, je voulais te parler de ce grand show qu’était La Maroquinerie. Une date que tu as annoncé avant même la sortie de cet EP. Qu’est-ce qui t’a poussé à y croire ?
Je ne te mens pas, quand on a mis en ligne la billetterie pour la Maro, je ne m’attendais à rien du tout. Je n’avais aucune visibilité. Finalement, ça a été sold out en moins de 10 heures, donc c’était super satisfaisant. Et qui sait, on va peut-être annoncer de nouvelles échéances très bientôt.
Sonny Rave sera au festival Yardland, le samedi 5 juillet.
Propos recueillis par Arthus Vaillant
Photographies par Jocelyn Hamel, Heiddy Rayan et Lou Bet