FEEL: “La tristesse, je l’ai énormément assimilée à mon écriture”
FEEL, par Joséphine Messien ©️ SHIMMYA - 2024.
Trois années se sont écoulées pour Feel entre Ekwa Mwato, sa première carte de visite, et Beaux Projets Belles Souffrances, un disque construit au bout de ses peines qu’il voit comme le début d’une nouvelle carrière. Une invitation didactique et syncrétique dans un monde fait de groove et de spleen sur laquelle le Strasbourgeois invite aupinard et CRC. Enfant de SoundCloud, qui a débuté “tout seul dans son coin”, l’artiste aussi à l’aise dans le chant que dans du rap pur garde un rapport thérapeutique, un électuaire pour cordes vocales, avec la musique, dont il compte poursuivre l’exploration éclectique. Sa voix chargée d’émotions, presque fausset par instants, navigue dans un horizon clair-obscur dansant et mélancolique. Croisé entre deux bouchées de nems à deux pas du parc André Citroën en juin dernier, il a désormais partagé un nouveau clip avec Kay The Prodigy et assure ce samedi 22 février la première partie d’aupinard à l’Olympia.
Entre la sortie de Ekwa Mwato et celle de BPBS, tu as franchi plusieurs paliers. En termes d’appréhension, est ce qu’il y avait une différence ?
Pour Ekwa Mwato, j’avais la volonté de prouver parce que c'était mon premier projet solo sur les plateformes. Je voulais vraiment me prouver que je pouvais faire un produit de qualité qui pouvait être écouté, même si le mix n’était pas fou. Alors que pour BPBS, je sais maintenant où je vais. Avant je voulais prouver en faisant différents styles et montrer à tout le monde ce que je sais faire. Maintenant, je sais ce que je fais et pour moi c'est déjà assez qualitatif pour que ça puisse être écouté. C'est beaucoup plus travaillé.
Par rapport à ce travail, l’écriture a été une tâche ardue pour toi. À quoi est-ce dû ?
Je le lie à ma disposition mentale. Pour créer, j’imagine qu’il faut être prêt à le faire, sinon tu te fais vite chier, tu fais de la merde aussi. Si tu n'arrives pas à le faire, c'est que ton blocage n’est pas au niveau artistique. Quand tu te poses énormément de questions pour savoir où tu veux aller, ce que tu as envie de raconter, si tu n'es pas prêt à le raconter toi-même, c'est sûr que c'est compliqué de le mettre à l’écrit. Ce qui a pris du temps c’est que dans ma vie j’avais des trucs durs à digérer, je n’arrivais pas forcément à le faire sur le moment donc j’ai pris ce temps avant d’en parler tout simplement.
Ce nouveau disque marque aussi une certaine évolution musicale, que je vois presque comme un basculement.
Je le vois comme un basculement mais c’est le basculement du début de la suite en fait. C'est le temps de réfléchir à comment arriver bien comme il faut, parce que c'est comme si je recommençais ma carrière. Mon premier projet datait quand même de 2021.
Musicalement, il est très riche, comme une nouvelle carte de visite.
C'est vraiment ça. J'aurais dû l'appeler Ekwa Mwato 2 (rires). C'est vrai que quand j'y ai pensé, je me suis dit que ca faisait encore un projet de cinq sons très variés. J’avais un peu cette vision là par rapport à EM. Quand je voulais commencer à sortir des projets, je voulais les sortir en termes de ‘mood’. Chaque projet aurait eu son énergie propre. Je pense que ça modifie plus la structure, j'avais vraiment cette idée aussi de continuer à expérimenter tous les genres que j'aime, ceux que je n’ai pas encore expérimentés. Par exemple, je n’ai pas encore sorti un son afro, alors que j’adorerais le faire.
J'allais te demander justement si tu aspirais un jour à attraper une sorte de cadre ou si tu souhaites poursuivre dans ces différentes explorations.
Pour l'instant, je veux encore continuer à me chercher. J'ai l'impression que, par ce biais, j'arrive à trouver un cadre quand même dans ce que je fais. Malgré les styles différents, quand j’ai réécouté le projet récemment ça m’a fait rire parce qu’on dirait que c’est tout le temps la même tonalité qui est utilisée. C’est finalement ce qui construit la ligne directrice. Dans mes placements, ma manière de chanter, je commence à me connaître de plus en plus. Je sais ce que je peux faire ou pas. Je vais continuer à tester plein de trucs même si le but… (Il marque une pause et sourit) ce serait quand même de devenir un bon tonton qui fait de la néo-soul britannique.
Sur ce disque en particulier, tu es allé chercher ce paradoxe de sonorités aux teintes joyeuses sur lesquelles tu écris tes paroles les plus tristes. Comment ce mélange est-il venu à exécution ?
Je savais déjà où j’allais dans l’écriture. J’étais basé sur une idée du projet dans lequel je savais ce que j’allais raconter et je ne voulais pas non plus que ce soit tourné dans un pathos terrible. Je trouve que c'est un peu trop tiré par les cheveux quand c'est comme ça, parce que c'est logique. En étant pragmatique, je me suis dit que ce serait peut-être plus cool, en tout cas pour cette première partie (le projet est divisé en deux parties) de ne laisser que les sons qui sont plus enjoués, dansants même s’ils sont tristes. Il n’y a finalement que « Distinction » qui se démarque et qui est plus dans la veine de de ce qu'on prépare actuellement. Comme c'était avant l'été, je me suis dit c'est quand même plus marrant d'entendre des sonorités assez joyeuses.
Certains artistes parlent de la peur d'être “corny” dans l'utilisation de la tristesse. C’était ton cas ?
Ouais de fou. Ce projet- là, j'avais besoin de l'écrire. Mais j'imagine qu’après celui-là et sa deuxième partie, je vais essayer de parler d'autre chose que de tristesse. Le souci, c'est que je l’ai énormément assimilée à mon écriture et à ma manière de me sentir mieux. Au début, quand j'écrivais, c'était un exutoire pour poser mes idées parce que je n'arrivais pas à les exprimer. Après, j'ai commencé à écrire des textes et justement, je suis resté dans cette directive. Quand tu ne te sens pas bien, tu ne vas pas parler de trucs joyeux surtout quand, en plus, c'est ton seul moyen de te sentir un peu mieux. J'ai peur de tomber dedans mais je sais que je peux garder la tête assez froide pour me dire qu’il faut quand même essayer de varier les plaisirs.
Par rapport à ton écriture, en particulier sur BPBS, je note qu’elle est très communicative. Sur “C'est mieux comme ça”, tu adresses des conseils, sur “Distinction”, des questions ou sur “L’entraide”, des demandes. À qui est-ce que tu t’adresses ?
J'aime bien structurer les choses de telle manière à ce que dans un couplet je sache à qui je vais parler. Cette personne là, ça peut être n'importe qui. Mais, bien souvent, c'est à moi que je parle de toute manière. J'essaie de le faire le plus simplement et le plus épuré possible pour pas que ce soit vraiment une lettre pour une seule personne et que tout le monde puisse s'y identifier. Je me dis qu’on peut tous avoir, à peu de choses près, le même passif. Il suffit de changer ton texte de la première à la deuxième personne et le texte prend tout le sens. Il devient beaucoup moins corny. C'est assez cool parce que ces aspects dont tu parles, les conseils ou les questions, je pense que l'auditeur peut beaucoup plus se mettre dans le truc je pense. Lorsque j’écris, je ne le conçois pas en me disant que ça peut aider d’autres personnes, je le fais pour m'aider mais ça me plaît aussi de me dire que je peux être une solution pour quelqu'un. Souvent, tu as des passifs qui se ressemblent assez. Pour des gars comme moi à 16, 17 ans, qui n'avaient pas de réponses à leurs questions, avoir quelqu'un qui ressent la même chose qu’eux peut leur permettre de s’identifier et de se sentir représentés. Ça fait du bien de pouvoir se dire ça.
“Je me testais à faire des morceaux en une heure pour progresser rapidement.”
J'ai l'impression que quand tu as commencé la musique, en tout cas si on s’en réfère à ton activité sur SoundCloud, tu faisais tout un peu tout seul.
C’est ça, je faisais tout en autonomie.
Et comment ça se passait?
J'étais dans ma chambre en caleçon (rires). J'ai commencé à vraiment m’y mettre lors de ma dernière bourse d'architecture. C'était en 2019, j'avais encore 18 ans. En juin, j'ai acheté ma carte son et mon micro. Avant ça, je ne faisais qu’écrire, je ne m’étais jamais enregistré. À partir de ce moment, j’ai continué à tout faire tout seul. Pendant très longtemps, j’ai été dans mon coin parce que je considérais que ce que je faisais était super intime et personnel. Puis, j'ai commencé à bosser avec des prods trouvées sur YouTube. Ma discipline, à ce moment-là, était d’essayer d’être le plus efficace possible, je me testais à faire des morceaux en une heure pour progresser rapidement.
Tes premières connexions musicales se sont faites à Strasbourg ou via internet ?
C'est à Strasbourg. Le père d’une de mes potes travaillait dans un studio. La ville a mis des subventions en place pour que des jeunes de banlieue proche puissent avoir accès à du matériel. Deux ou trois jeunes pouvaient en profiter, ma pote m’a proposé parce qu’elle savait ce que je faisais. C’était vraiment un coup de chance. Et c'est là que j'ai eu ma première expérience de studio en 2021, à 21 ans seulement. Ça m'a permis déjà de me professionnaliser un petit peu, me servir d’un meilleur matériel que le mien et de me confronter aussi au regard d’autrui sur ma musique. Au début, je ne partageais pas forcément ma vision, quand je bossais avec eux, parce que je me disais que je savais exactement où j’allais. J’étais sûr de mieux penser qu’eux, sans vouloir paraître prétentieux.
Ce côté tenace sur ces choix semble assez logique finalement pour quelqu’un qui a d’abord maturé son art en solitaire.
Ça m’a aidé de fou d’avoir commencé comme ça parce que je sais où je veux aller. Je ne suis pas cet artiste qui va en studio pour aller faire du son sans trop savoir ce qu'il va faire. J'ai cette habitude de commencer directement à faire des choses comme quand j'étais chez moi en fait.
Sur Ekwa Mwato, tu as un producteur différent pour chaque titre et même sur les séries de freestyles que tu envoies, tu es souvent accompagné d’un producteur différent. Pour ce nouveau disque, tu as fait le choix d’être principalement accompagné d’un producteur sur tous les titres. Dans ta façon même de concevoir cet EP, qu’est-ce que ça a changé pour toi ?
C'était beaucoup plus simple pour pouvoir arriver où on voulait aller. À part Armand Tournier (qui est également chef de projet pour le média Shimmya, ndlr), je n’ai jamais vraiment ce rapport au studio avec un autre producteur. Quand on arrive au studio, on sait ce qu’on va faire, il y a une vraie synergie. On échange directement à partir de ses compositions. Pour BPBS, on n’avait pas forcément de DA pré-établie musicalement. Je ne pense pas que ce soit très intéressant de travailler comme ça. On a fait le choix de l’éclectisme, donc l’avoir à mes côtés a favorisé cet échange d’idées. Il sait ce que j'aime, je vois ce qu'il aime lui aussi. Donc, ça ne peut que créer un produit qui sera beaucoup plus qualitatif. Sa patte acoustique, c'est ce que je voulais apporter dans ma manière de concevoir la musique. J'ai toujours attendu d'avoir un mec comme lui pour pouvoir commencer à bosser qu'avec un seul compositeur.
Un morceau a particulièrement retenu mon attention, c’est “L’entraide” avec le Belge CRC. Peux-tu me raconter la genèse du morceau ?
Un jour, j’étais avec Armand en train de faire du son et il fait cette prod chez lui. Le lendemain, j’ai directement écrit le texte j’avais déjà l’idée de la topline, j’ai tout fait. Il me manquait simplement une partie où je voulais que ça kick mais je ne voulais pas que ce soit moi afin de casser le morceau. Armand a produit le dernier EP de CRC en Belgique et il était avec lui en séminaire au moment où je lui demande qui pourrait être l’artiste qui pose dessus. J’ai envoyé la maquette et CRC a posé dessus directement. Après je l’ai invité pour faire le morceau lors de mon concert à La Mazette et ça nous a permis de le peaufiner en studio. Je voulais le rencontrer parce que j’aime qu’il y ait une connexion avec les artistes avec lesquels je collabore et c’est un très bon gars, vraiment une belle rencontre.
En parlant de La Mazette, tu es l'un des rares artistes qui, malgré le fait de ne pas sortir de morceaux, a beaucoup tourné. Pourquoi avoir fait ce choix ?
En vrai, je n’ai pas établi forcément de stratégie, ça s’est plutôt enchaîné logiquement. Je fais mon premier concert en novembre 2021. On m'en propose un autre en février, on m'en propose un autre en mars, on m'en propose un autre en avril. Et, de fil en aiguille, j'en avais un ou deux par mois à chaque fois que je faisais une scène. Parfois, des organisateurs de concert étaient présents à certaines de mes scènes et venaient me voir à la fin en mode basketteur sous la pluie, “je veux de toi dans mon équipe” (rires). La “stratégie” s’est donc mise en place petit à petit parce qu'en fait, ça m'a permis aussi de pouvoir travailler tranquillement sur ce que j'avais à travailler. Comme je te disais avant, durant l’écriture de BPBS, ça m'a permis de continuer à me faire connaître alors que je ne sortais rien et ainsi de créer une attente parce que tous les sons que je faisais en concert étaient des exclus ou des morceaux sortis uniquement sur SoundCloud. Ça veut dire qu’il y a vraiment une démarche de fidélisation. Le pélo qui aime vraiment bien, il va aller me chercher sur Instagram et sur Soundcloud et il va directement me follow. Tout ça, c'était dans le but d'arriver avec une plus grosse audience à la sortie de ce nouvel EP et ça c'est remarqué de fou. Quand je sors Ekwa Mwato, je crois que je suis à 1500 abonnées, et avant la sortie de Beaux Projets Belles Souffrances, j’étais arrivé à 3000.
Tu as commencé la musique par la guitare, aujourd'hui, tu ne touches plus à la production. Est-ce que ça te manque ou au contraire tu y trouves plus de confort ?
Je trouve ça plus confortable parce que c'est beaucoup plus simple de bosser avec des gens qui le font mieux que moi. Mais, c'est sûr que ça me manque un peu parce que j'ai l'impression de ne pas être l'artiste que j'aimerais être si je ne me remets pas à la compo. J’aimerais recommencer à pouvoir transmettre mes idées directement en ayant un peu la main sur le piano et la guitare, mais j’attends d’être, avant tout, un peu plus confortable dans ma vie. Pour mes morceaux actuels, je me concentre beaucoup plus sur l’écriture et la topline.
Je voulais te parler de ton rapport à SoundCloud parce que c'est une plateforme que t'as beaucoup utilisé, notamment à tes débuts. Comment tu comptes t’en servir pour la suite ?
Pour ne pas brouiller les pistes, je ne compte pour l’instant plus sortir de morceaux dessus. Je me suis carrément dit que je pourrais aujourd’hui utiliser Spotify comme j’utilisais SoundCloud avant. Au lieu de passer par tout un gros process, si j’aime bien un morceau je le poste simplement. Je pense que c’est plus la démarche de SoundCloud que le site en lui même qui me plaisait. Aujourd’hui les auditeurs ne trainent plus trop dessus. À un moment j’ai même pensé à regrouper ceux que j’avais dessus plus les chutes qui traînent dans mon téléphone pour sortir une sorte de “Empty the bin” sur Spotify, ça reste quand même beaucoup plus accessible.
Le premier typebeat que tu as posté sur la plateforme, c’est un typebeat Josman. Parmi les artistes actuels quelle serait ta collaboration rêvée ?
Pourquoi pas un artiste comme Tuerie, ce serait super cool. La suite logique. Les mecs de Foufoune Palace, j’aime beaucoup ce qu’ils font. Sinon, avoir Makala ce serait une dinguerie.
C’est censé sortir quand Jade Pt.2 ?
Ah (rires). Ça il faut demander à Lil Cheek. Il m’avait déjà envoyé des prods qui auraient pu faire un Jade Pt.2, mais pour qu’il y ait vraiment une partie deux, il faut que le morceau sonne hyper R&B à la PartyNextDoor. Donc, je ne sais pas trop encore. Il faut que le morceau soit exceptionnel. Mais je l’ai appelé partie 1 pour une raison, je veux lui donner une suite. Pourquoi pas dans le premier album.
Propos recueillis par Arthus Vaillant
Photographies par Joséphine Messien